Quels publics dans les musées de demain ? Le rôle des récits pour raconter les objets
Le 6e Rendez-vous de l’ORC autour des publics des musées a eu lieu mardi 29 septembre 2026 au Laténium (NE), en présence d’une vingtaine de personnes.
Comment inciter des publics de plus en plus sollicités à franchir le seuil des musées ? Et comment les institutions se réinventent-elles face aux mutations des activités culturelles ? Ces questions ont constitué le fil rouge du Rendez-vous de l’ORC organisé mardi 29 septembre 2026 au Laténium, parc et musée d’archéologie du canton de Neuchâtel. Une vingtaine de personnes ont assisté à cette table ronde, organisée dans le cadre de la publication de l’étude « Culture et loisirs : Enquête sur les activités des Suisses romand·es », publiée en novembre 2025 par l’Observatoire romand de la culture.
Cette enquête démontre que la participation culturelle ne se limite plus à la fréquentation des institutions artistiques. Les pratiques numériques occupent aujourd’hui une place centrale et les activités se déroulent souvent dans un cadre individuel et domestique. Les frontières entre culture et loisirs apparaissent de plus en plus poreuses. Cette évolution invite à élargir notre regard et à repenser les modalités de valorisation de ces multiples formes d’engagement culturel.
Au terme de la présentation de l’étude par Catherine Kohler, chargée de recherche à l’ORC, quatre intervenant·es ont pris part à la discussion : Marie-Thérèse Bonadonna, cheffe du Service de la culture du Canton de Neuchâtel, Géraldine Delley, directrice adjointe du Laténium, David Lemaire, directeur du Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds et Ludovic Maggioni, directeur du Muséum d’Histoire Naturelle de Neuchâtel.

L’ensemble des intervenant·es ont souligné un enjeu commun : comment inciter les visiteur·euses à pousser la porte d’un musée ? Face à la multiplication des offres telles que des séances de yoga, apéros ou cours de danse dans les institutions culturelles, les responsables défendent des approches nuancées. Pour David Lemaire, l’enjeu fondamental reste de faire découvrir le musée une première fois. Dans cette optique, l’organisation d’événements peut s’avérer pertinente, tant qu’elle reste associée aux missions de l’institution. Géraldine Delley évoque quant à elle le contexte géographique du Laténium, situé hors du centre-ville : « Une soirée discothèque ne ferait pas sens ici, car il est difficile de faire venir les gens. On essaie plutôt de faire cohabiter les notions de savoir et loisirs en faisant des liens entre les thématiques archéologiques et les activités proposées dans le parc. Cela permet aux gens de combiner visite des expositions, balade dans le parc et baignade dans le lac, sur une durée un peu plus longue. » Pour Ludovic Maggioni, le musée est avant tout un lieu de vie qui doit favoriser les rencontres et l’appropriation du lieu, notamment via le café et l’espace boutique, tout en s’inscrivant dans une ligne cohérente.
Enjeux numériques
Au sujet de l’essor du numérique, les intervenant·es s’accordent sur un point : le musée ne doit pas chercher à rivaliser avec ces nouvelles pratiques. Selon Ludovic Maggioni, la question n’est pas celle de la technologie en soi, mais de son usage : « Nous devons instrumentaliser le numérique, et non l’inverse ». Prônant les expériences « phygitales », (c’est-à-dire hybrides), il cite l’exemple de l’aquarium numérique du Muséum d’Histoire Naturelle de Neuchâtel : cette modélisation du lac en 3D permet de donner vie aux poissons naturalisés, présentés dans le musée. Pour Géraldine Delley, la spécificité d’un musée réside dans la rencontre avec des objets réels et tangibles. Dans une société largement dématérialisée, cette rencontre offre « d’autres manières d’être au monde ». Le numérique peut être utile lorsqu’il complète le propos scientifique. David Lemaire rappelle quant à lui que les visites virtuelles n’ont jamais reproduit l’émotion ressentie face à l’œuvre originale.
Face à la fragmentation de l’attention, les responsables muséaux soulignent le rôle fondamental des récits. Pour David Lemaire, une exposition doit reposer sur un arc narratif suffisamment fort pour donner envie aux visiteur·euses de poursuivre leur parcours. Géraldine Delley abonde, soulignant qu’une exposition doit proposer un propos cohérent, rythmé par des moments de bascule, des effets de surprise amenés par la narration et la scénographie.
Les coulisses de la science
La table ronde a également mis en avant la nécessité de remettre en question le modèle vertical d’une science toute puissante face à un public qui apprend passivement. Pour Géraldine Delley, les expositions doivent au contraire rendre visibles les coulisses de recherche, les hésitations, les erreurs et les remises en question qui accompagnent la production des connaissances, avec une forme d’humilité. Cette approche est saluée par Marie‑Thérèse Bonadonna, qui souligne l’importance de montrer la méthode de travail scientifique, ses limites et ses zones d’incertitude. En conclusion des échanges, Marc‑Antoine Kaeser, directeur du Laténium, rappelle toutefois que les musées figurent parmi les institutions auxquelles le public accorde le plus sa confiance. Cette « autorité » implique une grande responsabilité et exige une grande rigueur : « Il faut s’en montrer digne, car il s’agit d’une mission démocratique qui reste fondamentale. »
Enfin, la discussion s’est portée sur les tranches d’âge. Alors que les enfants fréquentent les musées lors de sorties scolaires et avec leurs parents, les 18-30 ans sont moins friand·es d’activités muséales. Pour David Lemaire, les institutions doivent accepter que certains publics s’éloignent temporairement, avant de revenir plus tard, tout en multipliant les propositions destinées à différents groupes. Dans cette perspective, les références à la pop culture apparaissent comme des leviers efficaces. Anne‑Sophie Marchal, médiatrice culturelle, évoque ainsi le succès d’événements consacrés au médiéval fantastique et à l’Heroic Fantasy au Château de Chillon, où elle a travaillé. Ces propositions ont permis de toucher de nouveaux publics et de redécouvrir les institutions patrimoniales sous un autre angle. Mais elle rappelle que ce recours à la pop culture doit rester adossé à la rigueur scientifique.
La table ronde a mis en lumière le rôle fondamental du récit dans les musées, conçus comme lieux de rencontre entre les publics et les objets et œuvres d’art, où l’expérience sensible prime sur la consommation.