Amateur·es et professionnel·les : des frontières de plus en plus poreuses
À l’initiative de l’État de Fribourg, de l’Observatoire romand de la culture et d’Option Gruyère, une table ronde organisée à Albeuve a exploré la contribution des pratiques culturelles mêlant amateur·es et professionnel·les.
Chorales, fanfares et troupes de théâtre : le canton de Fribourg se caractérise par la diversité et le dynamisme de ses pratiques culturelles en amateur·e. A la campagne comme en ville, artistes professionnels et amateur·es construisent ensemble des productions de haut vol, reposant essentiellement sur un engagement bénévole. Dès lors, quelle reconnaissance accorder aux créations issues de ces croisements dans les politiques culturelles actuelles ?
Afin d’explorer ces enjeux, une table ronde a eu lieu vendredi 19 juin à Albeuve (FR). Cet événement, co-organisé par l’État de Fribourg, l’Observatoire romand de la culture (ORC) et Option Gruyère, a ouvert une riche discussion autour du rôle de ces pratiques culturelles hybrides dans le tissu social fribourgeois.
Catherine Kohler, chercheuse à l’ORC, a présenté l’étude « Culture et loisirs : Enquête sur les activités des Suisses romand·es », qui aborde la thématique des pratiques culturelles en amateur·e.

A la suite de la présentation, Catherine Kohler, Florian Emonet, président de l’Association gruérienne pour le costume et les coutumes – Grevire Tradihyon, Antoine Débois, membre du comité des Rencontres théâtrales de Bulle et de la troupe de théâtre châteloise « Les Culturés », Jérémie Sanchez, président de Bénévolat Fribourg et Philippe Trinchan, chef du Service de la culture du canton de Fribourg, ont pris part à ce moment d’échange, modéré par Jean Godel, coordinateur régional d’Option Gruyère.
Cette table ronde s’est tenue en marge du spectacle « 1876 – L’incendie », grande fresque historique commémorant l’incendie qui a ravagé le village d’Albeuve. Une parfaite illustration de la collaboration entre amateurs et professionnels autour d’un projet ambitieux.
La culture, socle du vivre ensemble
En guise d’introduction, Sylvie Bonvin-Sansonnens, conseillère d’Etat fribourgeoise, a salué le dynamisme culturel dans le canton : « Des passionné·es, souvent amateur·es, trouvent beaucoup de plaisir à collaborer avec des artistes professionnelles dans un maelström créatif qui les enrichit les uns et les autres. » Elle a souligné le rôle fondamental de la culture comme socle du vivre ensemble, mais aussi son poids économique. La conseillère d’Etat a également rappelé que la LEAC, nouvelle loi sur l’encouragement des activités culturelles, faisait la part belle aux apports des pratiques amateures et leur complémentarité avec des pratiques professionnelles.

Dans le même élan, Marie-France Roth-Pasquier, conseillère nationale fribourgeoise et présidente d’Option Gruyère, a exprimé l’importance du soutien à la création artistique. « L’action fédérée des communes du district se concrétise en premier lieu par le soutien d’Option Gruyère à des projets et manifestations d’importance régionale, qu’il soit le fait d’intervenants professionnel·les ou amateur·es. » Elle a également salué « la saine et efficace complémentarité entre communes et cantons, avec les régions culturelles comme nouvelle maille de ce filet désormais resserré ».
Un humus qui génère des pousses
Les échanges se sont ensuite articulés autour de plusieurs thématiques, dont le rôle des pratiques amateures dans la formation artistique, l’importance du bénévolat et le financement des projets amateurs et hybrides.
Philippe Trinchan a ouvert les feux de la table ronde avec une métaphore : « Si l’on compare la culture amateure à un éco-système, on peut dire que cet humus génère des pousses qui grandissent et créent la végétation. »
Plusieurs intervenant·es ont souligné le rôle des pratiques culturelles amateures dans la formation des futures artistes. Philippe Trinchan a ainsi insisté sur la dynamique d’ensemble : les milieux amateurs constituent une véritable « pépinière » de talents, notamment dans la musique, où le passage par les Conservatoires et les sociétés locales favorise l’accès aux hautes écoles et à des carrières professionnelles.
Le bénévolat est envisagé comme un capital de compétences, de temps et de lien social. Toutefois, une évolution est constatée : du fait de la multiplication des structures et événements, la gestion du bénévolat devient plus complexe, souvent au détriment des milieux urbains ou des grands festivals. La problématique ne réside donc pas dans sa disparition, mais dans sa transformation et sa dispersion entre un plus grand nombre d’organisations. Par ailleurs, certains participants soulignent les différences territoriales, avec un bénévolat plus stable et mobilisé en milieu rural.
Dans l’ensemble, le bénévolat a été présenté comme un pilier essentiel du fonctionnement culturel, mais aussi comme une notion complexe et parfois mal définie. Jérémie Sanchez a rappelé que l’opposition classique entre bénévole et professionnel·le est réductrice : des professionnel·les contribuent en effet à des projets culturels sans rémunération. Il convient dès lors de mettre en regard les termes de « bénévole » versus « rémunéré » et d’« amateur » versus « professionnel ».
Financer les projets hybrides
La question du financement constitue l’un des enjeux majeurs soulevés lors de la table ronde. Les projets mêlant amateurs et professionnels se heurtent parfois à des dispositifs de soutien mal adaptés, situés « entre deux chaises ». Philippe Trinchan a expliqué que l’un des apports majeurs de la LEAC vise justement à mieux reconnaître ces projets hybrides, en articulant les niveaux communal, régional et cantonal.
Comme l’a rappelé Florian Emonet, les associations amateures prennent des risques financiers importants. Plusieurs intervenant·s ont insisté sur la nécessité de mieux intégrer la valeur du bénévolat dans les budgets, par exemple via la méthode du « coût de remplacement », qui permet de chiffrer les heures bénévoles, afin de les rendre visibles dans les comptes. Toujours selon Florian Emonet, le financement ne doit cependant pas conduire à une professionnalisation systématique du bénévolat, mais à une meilleure reconnaissance de sa contribution. Les discussions ont également mis en évidence le rôle des fondations et partenaires externes, comme la Loterie Romande, ainsi que l’importance croissante des coûts structurels (administration, coordination, location de locaux), qui fragilisent les associations.

La table ronde s’est achevée par la prise de parole de Patrice Borcard, auteur des recherches historiques sur lesquelles se base « 1876 – L’incendie ». Il a rappelé que ce spectacle a permis de faire resurgir une mémoire oubliée du village, en réunissant chorales, fanfares et artistes professionnel·les dans une dynamique de complémentarité plutôt que de hiérarchie. Selon lui, cette expérience illustre concrètement l’esprit de la nouvelle LEAC, qui privilégie la collaboration et l’ancrage territorial. Enfin, il a souligné que la culture naît avant tout du terrain et des liens humains, bien au-delà des seuls cadres institutionnels. Avant de conclure : « La création artistique est plus que jamais nécessaire, dans le climat politique actuel ».